1919, Lens ressuscite

1 mar

   Article réalisé d’après la presse de l’époque relevée sur les sites Internet des archives du Pas-de-Calais, de Gallica (Bibliothèque Nationale de France) et d’après des informations tirées du dossier n°8 de Gauheria « La Renaissance de Lens ».

   Au début de l’année, Lens n’est encore qu’une ville morte. Quelques rares réfugiés sont rentrés, quelques ouvriers sont arrivés. Les militaires continuent de déminer, de désamorcer les nombreux obus restés dans les ruines. Ils sont ramassés avec soin et stockés dans la pâture du notaire Léon Tacquet et dans la cour de la ferme des mines de Lens, rue du Pôle Nord. De nombreux accidents dus à des explosions auront lieu au cours de l’année comme celui qui tua trois prisonniers allemands.

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   Depuis la Libération, les ruines sont visitées par des pillards. Aussitôt la Libération, le préfet a fait installer un peloton de gendarmerie dans des baraquements élevés à la hâte. En janvier, 109 personnes peu scrupuleuses sont arrêtées.

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   La première famille lensoise revenue dès décembre 1918 chez elle est celle d’Ernest Defosseux, un forgeron. Dans les ruines de son atelier, il se fait une petite place et accroche son enseigne « Au Cheval Rouge ». Le travail ne lui manque pas. Il utilise les matériaux trouvés dans les ruines : du métal bien sur mais aussi du bois, des pierres, des briques, quelques morceaux de verre ; il faut bâtir quelques toits pour ces sans-abris.

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   En janvier 1919, le service des Ponts et Chaussées du Pas-de-Calais signe une convention avec l’entreprise Boyer et Boulanger pour déblayer Lens. Sur les voies étroites, des wagonnets tirés par les locomotives Decauville ou des chevaux transportent les gravas dans le quartier du Marais rendu impropre à la culture.

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   Dans les mines de Lens, on travaille au nettoyage des carreaux de fosse. On se prépare à réparer l’appareil de production. Elie Reumaux, le président du conseil d’administration de la société, avait tout prévu pendant la guerre : du programme de remise en service à l’achat du matériel nécessaire aux réparations. Il charge le directeur Ernest Cuvelette de cette lourde tâche depuis le siège de la compagnie installé dans un baraquement qui fut le QG de l’armée anglaise lors de la Libération.

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   Peu à peu, des ouvriers chargés de la reconstruction et quelques lensois de retour chez eux s’installent en ville et où se trouvaient les corons. Des maisons de tôles, des demi-lunes offertes par les armées américaine ou anglaise sans vraiment de confort mais protégeant des intempéries sont élevées un peu partout. D’autres vivent dans les caves, la fumée s’élevant d’un tuyau perçant les ruines indique qu’il y a de la vie sous terre.

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   La voie ferrée entre Lens et Arras est rouverte le 5 février mais uniquement pour le trafic des marchandises jusqu’au début du mois de mai. Les premiers wagons porteurs de matériaux et de maisons préfabriquées arrivent au compte-goutte.

   A la même époque, Emile Basly dépose à la Banque de France 52000 francs en espèces et 7000 francs en or que des lensois réfugiés en Belgique avaient réussi, malgré les menaces, à soustraire aux perquisitions allemandes.

   Et Lens a de la visite. Le dimanche 6 avril, ce sont 45 délégués de la conférence de la Paix qui arpentent les rues au milieu des gravats.

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   A partir du 11 mai, des convois de « pèlerins-touristes » visitent Lens. Les voyages au départ de Paris sont organisés par la compagnie de Chemin de fer du Nord. Voyeurisme ou véritable solidarité ? Le 21, c’est le président de la République Raymond Poincaré qui est accueilli par 2000 lensois.

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   Au printemps, le rythme des retours s’accélère. En avril 500 lensois sont de retour, en mai 1500. En juin, Lens compte 3000 habitants. Chaque jour, à la gare provisoire arrivent une cinquantaine de réfugiés. Les premiers rares commerces ont ouvert leurs portes mais l’essentiel du ravitaillement est toujours distribué par la Croix Rouge. Le premier agriculteur est revenu. Il a amené avec lui cinq vaches.

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   En mai, un centre de secours a été ouvert dans des baraquements de la place du Cantin à l’initiative de l’Union des Femmes de France.

   La vie reprend son cours malgré les privations. Le 19 mai, Emile Basly célèbre le premier mariage d’après guerre dans un bâtiment de fortune servant de mairie installé place du Cantin. Les époux se nomment Paul Legrand et Julia De Rues. Le 9 août, autre première : dans une maison de la rue Saint-Pierre de la cité de la fosse 11 a lieu la première naissance à Lens depuis la Libération. Le bébé s’appelle René Viseux.

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  Le 22 juin, une petite réception est organisée en l’honneur du grand chimiste lensois Auguste Béhal élevé depuis le 1er février au grade de commandeur de la Légion d’Honneur.

   Quelques jours plus tard, alors que dans la galerie des Glaces du château de Versailles s’apprête à être signé le traité qui met fin définitivement à la guerre, le conseil municipal se réunit pour approuver un avant-projet du nouveau plan de la ville de Lens qui comporte la création de nouvelles artères et le déplacement de quelques unes d’autres. L’emplacement de la gare des chemins de fer du Nord est également approuvé ainsi que le remplacement des passages à niveau du chemin de fer des Mines de Lens par des ponts rue du Pôle Nord et rue de Londres.

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   Début juillet, les transports urbains reprennent entre la cité de la fosse 12 et le centre-ville. Il est organisé en « camion-automobile » par le poste militaire d’artillerie de Lens.

   Pendant cet été 1919, les cérémonies religieuses reprennent également. Le 26 août d’abord dans une chapelle provisoire Saint-Edouard sur la route de Béthune. Puis le 7 octobre, c’est dans un baraquement offert par Félix Bollaert et son épouse qu’ont lieu les offices de la paroisse Saint-Léger. Le baraquement en bois démontable a été érigé derrière les ruines de l’église, rue Diderot.

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   Au début du mois d’août, malgré de nombreuses difficultés, un bureau de poste est ouvert place de la République. 15 personnes y travaillent mais, l’administration ne leur ayant pas prévu de logement, elles dorment sur-place ou chez l’habitant. Quelques commerces ont surgi des ruines : hôtels, boucheries, boulangeries, épiceries. Le marché hebdomadaire a repris devant les ruines de l’Hôtel de ville. Lors de son ouverture, il compte 37 exposants. Il y en aura plus de 200 en octobre.

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   Et Lens se remet à chanter ! Compte tenu des circonstances, la Fête Nationale n’est fêtée que le 3 aout. Ce sont les premiers concerts, les premiers bals, le premier feu d’artifice d’après-guerre après quatre ans de silence. Le premier cinéma également, des films muets sont projetés dans une salle mise à la disposition des lensois par la Croix Rouge américaine.

  La semaine suivante, Georges Clémenceau, président du conseil des ministres, visite Lens. Il n’y était pas revenu depuis les grandes grèves de 1906. En haut des ruines de l’hôtel de ville, les habitants ont hissé un grand panneau : « Lens veut renaître ».

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   La renaissance sous toutes ses formes, même sportives. Dès le mois de mai est créée l’Union sportive du Foyer franco-américain dont l’équipe de football dispute quelques rencontres contre les équipes des régiments anglais de la région. C’est le prélude à la renaissance du Racing Club lensois. Le 15 août Lens voir passer dans ses rues, entre ses ruines, une course cycliste, « le Circuit minier du Nord-Pas-de-Calais » ouverte à tous les coureurs « français ou alliés ». Dans le café des Sports de la rue de la Gare sont prises les inscriptions pour des cours de culture physique, de lutte et de boxe anglaise. Des sociétés colombophiles, de javelot ou de tir à l’arc sont recréées.

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   Vers le 20 Aout, un lensois, Henri Dubois est arrêté pour avoir collaboré pendant la guerre au journal de propagande allemand « La Gazette des Ardennes ».

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   En septembre, ils sont 5000 lensois à vivre dans ces conditions précaires et à assister à l’inauguration de la mairie provisoire. Elle est installée sur la place du Cantin.

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   Près de là, trois baraquements de bois : l’un est la demeure d’Emile Basly. Le maire de Lens, qui vient tout juste d’être décoré de la Légion d’Honneur, n’a pas voulu de privilège, il est logé comme tous ses concitoyens.

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   Dans le même temps commencent sur un terrain de 1500 hectares communs aux communes de Lens et de Loison les travaux de construction d’une cité où seront logées 300 familles. Offerte par le gouvernement des Pays Bas aux sinistrés, ces habitations faites de bois seront montées par un architecte et un ingénieur néerlandais.

  Mais les travaux n’avancent pas. Début novembre, dans un courrier, Basly proteste auprès de Clémenceau : L’ensemble des maisons que l’on appellera « la cité hollandaise » ne sera pas disponible avant l’hiver de même que 500 autres maisons prévues être construites par la Société des mines de Lens alors que 150 familles habitent toujours dans des caves. La cause en est le manque de moyens de transport des matériaux. Basly signale également que 100 000 tonnes de charbon destinées à chauffer les lensois pendant l’hiver prochain sont, pour le même motif, bloqués à Anvers. Le maire précise qu’à Lens 70 camions et leurs chauffeurs sont immobilisés depuis plusieurs semaines parce que la ville n’a pas été ravitaillée en essence !

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   L’automne arrive et voit la première rentrée des classes à Lens depuis la Libération. Le 6 octobre, dans des classes dont la toiture n’est que de la tôle ondulée, les jeunes lensois de 6 à 13 ans vont pouvoir reprendre les cours à école Jeanne d’Arc. Viendront ensuite la réouverture des écoles Berthelot et Paul Bert. Les enfants de 4 à 6 peuvent être pris en charge dans une école maternelle, rue de Douai.

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   Le 23 octobre, la ligne du chemin de Fer des mines entre Lens et Violaines est rétablie. Elle va servir à acheminer les matériaux de reconstruction et le personnel chargé des mines logé à Pont-à-Vendin. La ligne est aussi ouverte aux voyageurs et assure un aller-retour matin et soir.

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   Le 4 octobre, jour anniversaire de la libération de Lens ainsi que le 11 novembre, un an après la signature de l’armistice, aucune manifestation n’est organisée à Lens. Il y a trop de travail pour penser à commémorer.

   Le 22 novembre, Clémenceau envoie Tardieu, ministre des régions libérées, assurer aux lensois que les moyens de transports allaient être améliorés mais il est déjà trop tard pour les rapatriés qui passeront l’hiver dans le froid.

  A la fin de mois, un hôpital est ouvert rue de l’Hospice. Il remplace le centre de secours ouvert en début d’année. Construit également avec des matériaux offerts par la Hollande, il est dirigé par le docteur Brulant.

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   Décembre arrive avec ses peines et ses joies. Le 1er décembre, Emile Basly et ses colistiers parmi lesquels Alfred Maës, Romuald Pruvost et Alfred Van Pelt sont largement réélus à la mairie de Lens. Emile Basly remporte également les élections cantonales.

   Le 4, une violente tempête sévit sur la ville. Les tôles des maisons s’envolent, les toitures de bitume sont arrachées … A l’école Jeanne d’Arc qui n’a plus de toit, les cours sont suspendus jusqu’à la fin de l’année.

   Le samedi 8 décembre, la Société des mines de Lens fête sainte Barbe pour la première fois depuis 1913. Après une messe célébrée en la chapelle Saint-Edouard, un grand banquet de 180 couverts est offert dans une salle de la centrale thermique de Vendin-le-Vieil.

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   L’année se termine en apothéose malgré les privations et le froid. Le 28 décembre, le président Poincaré est en visite dans les régions dévastées. Emile Basly lui fait arpenter les rues de la ville toujours encombrées de ruines.

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  Puis le président remet au maire les médailles de la Croix de Guerre et de la Légion d’Honneur décernées à la ville de Lens. La cérémonie se déroule devant 7000 personnes regroupées sur la place du Cantin entre les baraquements pavoisés. Ce jour là, les habitants se disent « fiers d’être lensois ».

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2 Réponses à “1919, Lens ressuscite”

  1. Dominique Salomez 1 mars 2019 à 23 h 27 min #

    Merci beaucoup pour cette nouvelle publication , on ne s’imaginait pas à quel point les Lensois avaient souffert pendant et après la guerre… Pourquoi cette ville a-t- elle été autant dévastée ? pourquoi cette rage de
    tout détruire ?
    Merci de nous rappeler ces moments tragiques de notre histoire.
    Amicalement
    Dominique.

  2. Michel CADART 3 mars 2019 à 13 h 07 min #

    Une belle initiative, qui me permet de m’imaginer les conditions de retour de mon grand-père fin février 1919, il a alors 30 ans et retrouve pour le première fois, après 4 ans et 6 mois de guerre, son épouse et sont fils qui a alors 5 ans et demi. Lesquels ont vécu la « fournaise » de Lens et l’exode de Belgique. Mon grand-père a été blessé 3 fois et une fois gazé, 15 jours avant l’armistice.
    Tous les trois se retrouvent dans ce qui reste de leur maison au 22 de la rue Faidherbe, rue perpendiculaire au Boulevard des Ecoles. C’est là, dans la cave, que naîtra mon père le 18 janvier 1920. Un des enfants de la renaissance de Lens.
    Bien amicalement
    Michel

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